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Roland Farthes, pour une esthétique de l'art dramatique




1959. Alors que sortent en salles coup sur coup Les 400 coups et A bout de souffle, films manifestes des enfants terribles du Cinéma français faisant déferler la nouvelle vague d’un 7e art revivifié qui prône que si « la photographie, c’est la vérité, le cinéma, c’est la vérité 24 fois par seconde », Roland Farthes balbutie ce qui n’est encore qu’une esquisse de son théâtre du réel, théâtre de l’instant et de l’altérité qui met en perspective la place de l’intellectuel de Dreyfus à La misère du monde.
1961. Avec Arbeit macht frei, Roland Gérard Farthes interroge la dualité post-moderne de l’Homme par le medium de la dialectique et de la sémiotique. Dialogue dont les emprunts au théâtre de l’absurde ne doivent pas faire oublier l’ombre tutélaire d’un Primo Lévi. Ecce homo. A l’instar d’Hannah Arendt, Roland Farthes vient rien moins que questionner le champ totalitaire.
Sans retenue, Farthes y multiplie les emprunts au maître du suspense dont le tout récent film Psycho suscite en lui une révolution aristotélicienne dans sa conception de la mise en scène. Mais la pluri-disciplinarité n’apporte pas que des amis et cette transposition de la mythique scène de la douche dans une œuvre consacrée à la Shoah lui vaut une inimitié sans faille des milieux judéo-maçonniques dont la presse petite-bourgeoise multiplie les attaques. « Platitude du dialogue », « vanité du propos » ou « jeux de mots qui ne seraient que consternants s’ils ne concernaient la plus grande des tragédies humaines » sont coutumièrement mis en avant par cette presse corrompue quand le critique de l’Humanité voit dans la pièce de Farthes une critique réactionnaire et petite-bourgeoise du parti des fusillés.
Pourtant, à l’instar de la Nouvelle vague, phénomène mal compris par une grande part de la presse de l’époque, la dynamique théâtrale d’Arbeit macht frei est évidente. Extrait :
Lévi : « Il y a eu du brouillard cette nuit. »
Elie : « Qu’est-ce qu’il fait chaud ! »
Igor, l’officier soviet : « Da. Chaud ! »
Lévi : « C’est le problème de ces locaux low cost. »
Elie : « J’irais bien prendre une douche. »
Igor : « Tu as le Cho-a »
Théâtre d’avant-garde, AMF séduit autant par la modernité de son propos que par la polyphonie et la polysémie qui se dégagent de ce texte fort à bien des égards.
Ainsi si des références évidentes sautent aux yeux telles ce Nuit et brouillard, certaines plus subliminales peuvent échapper au profane. Il en va ainsi de « C’est le problème de ces locaux low cost » qui souligne la folie à l’œuvre dans l’Holocauste. En espagnol, fou se dit « loco » et Farthes nous rappelle ici très clairement ses origines marranes.
Si l’on ne peut qu’adhérer à cette analyse du discours farthien, nous ne souscrivons pas en revanche à celle selon laquelle Igor ferait successivement référence à Dachau puis à la Shoah. Gare à la suranalyse, gare aux anachronismes.
Reste qu’AMF va laisser des traces. Farthes quitte la scène par la petite porte.


Les années 1970 : le méta boulevard.
1973 marque un tournant dans le travail de Farthes qui reprend à son compte les codes du théâtre de boulevard pour mieux interroger le discours critique sur la création et les rapports dominants/dominés à l’aune de ce second XXe siècle.
Avec Scarlatine, Farthes interroge le rapport des corps au lieu et au temps. 5 ans après mai 1968, le paradigme du logos est plus que jamais à l’œuvre dans cette pièce manifeste qui bouscule par sa singularité plurielle. Avec Scarlatine, le méta-boulevard, intitulé retenu par la critique au détriment de celui avancé par Farthes « Théâtre du Linguistique, dynamique dramatique », frappe 3 grands coups. Extrait :
Scarlatine : Méta-Ciel, méta-Mon, méta-Mari !
Roberto : méta-Son méta-mari !
Scarlatine (méta-au, méta-public) : Méta-mon, méta-mari ! Méta-vite, méta-dans, méta-le, méta-placard !
Roberto : Méta-J’, Méta-y, Méta-suis !
Le mari : Méta-ça, méta-sent, méta-l’, méta-adultère.
Roberto : Méta-non, méta-je, méta-suis, méta-dans, méta-le, méta-placard »


Douze ans après l’incompréhension suscitée par AMF, c’est un triomphe. Le Figaro salue le travail d’un auteur qui sait faire la synthèse entre Anciens et Modernes. Le Monde quant à lui salue l’œuvre de la maturité. « RF extirpe le théâtre français de sa gangue apporique : c’en est fini de la querelle entre Anciens et Modernes. » L’Huma y voit un pied de nez à l’ordre moral et à la bien-pensance petite-bourgeoise. « Avec Scarlatine, RF met un terme à la querelle entre Conservateurs et Néo-Bourgeois et instaure rien moins que la dictature culturelle du prolétariat. » Le triomphe est total. On pense à une adaptation au cinéma. Les droits doivent être achetés par Claude Berri. Jean Poiret et Michel Serrault qui triomphent alors dans La cage aux folles sont déjà sur les rangs. Blake Edwards fulmine, lui qui rêvait d’interpréter tous les rôles de ce succès annoncé.
Mais RF demeure silencieux. Pis, il se refuse à sortir de son silence. Un silence qui durera jusqu’à sa mort.
Intronisé Pape du néo-boulevard, Farthes n’ose plus se regarder dans une glace. Lui qui souhaitait caramboler le théâtre de papa, lui faire rendre tripes et boyaux. Lui qui projetait la confrontation entre Réalité et artifices. Le voilà sacré nouveau Guitry.
Et les affiches 4 par 3 où la manchette du Figaro « Pliés en 4 les ¾ du temps » s’étale en 10 x 18 achèvent d’écraser tel un 4x4 toute l’ambition critique de Scarlatine.
Le message à l’œuvre dans Scarlatine est pourtant confondant de simplicité. Comme dans AMF, Roland Gérard Farthes interroge la place de l’Homme et donc celle de l’intellectuel dans la Cité – au sens Platonicien du terme.
Cette surabondance de « méta » - étymologiquement le discours sur – on parle de méta-discours i.e le discours sur le discours – cette méta-surabondance est bien évidemment le siège d’un questionnement, du questionnement : l’intellectuel est-il acteur ou spectateur de la vie ?
Cette évidence est telle qu’elle vaudra rapidement à Scarlatine le nom d’Obvious theatre attribué par l’école post structuraliste de Berkeley.
Comme dans AMF, RGF cherche avec Scarlatine à confronter l’Intellectuel à la réalité de l’Engagement. A l’instar de nombre de ses contemporains nés après-guerre et donc après la Résistance, Farthes tend le miroir de l’Engagement à ses pairs.

Qui n’y voient hélas pour lui qu’une bonne tranche de franche rigolade remise au goût du discours structuraliste.
Farthes entre en résistance et choisit l’érémitisme. On ne l’y reprendra pas. Ainsi quand le chansonnier Jean Yanne le parodie avec son fameux « Mes tartines » et sa célèbre réplique « Méta-ta, Méta-gueule ». Roland n’a pas même un haussement d’épaules. Et puis les années passent
Plus que jamais, Roland délaisse le champ de la création pour se consacrer au discours critique et engager le fer avec Valère Novarina qui cumule aux yeux de Farthes la double peine d’avoir – primo – un prénom à la con et – deuzio – de nier la capacité de l’art dramatique à faire advenir le réel.
Au fil des années, RGF jette les bases d’un dispositif dramatique où les acteurs ignorent jusqu’à leur condition d’acteur. [APARTE : Roland a lu Sartre L’existentialisme est un humanisme et sa maxime « L’existence précède l’essence. » Il s’est d’ailleurs arrêté là. Pas besoin d’en lire davantage pour péter plus haut que son cul dans les salons.] Dispositif où les acteurs ignorent même jusqu’à leur condition d’acteur mais Roland ne trouvera jamais un producteur suffisamment couillu pour se lancer dans cette aventure du Lumpen-drama. A ce jour…
Il est temps pour moi de lever le voile sur la vile supercherie dont vous fûtes dupes à mon corps défendant. L’an passé, à l’heure de notre RDV annuel, je prétextais une angine aussi brusque que carabinée pour justifier mon absence inhabituelle.
La ficelle était un peu grosse. Et seuls les ânes y auront cru mais l’enjeu critique était à ce prix et vous me pardonnerez bien volontiers sitôt que vous aurez saisis la teneur de mon propos.
Je décidai en effet de mettre en place le dispositif du lumpen-drama. Une telle aventure nécessitait force subsides. Je résolus donc de contacter la Scène nationale de Cherbourg qui ne résista guère longtemps dès lors que je leur appris que ma prestation serait surtitrée en serbo-croate ancien – ah les joies du poujadisme !
C’est donc nanti du budget de Toi cour, moi jardin 2016, que je me lançais dans l’aventure. Je contactai derechef un saltimbanque passé maître dans le délicat art du grimage dont le fameux Grand Bluff demeure pour tous les dramaturges une indépassable acmé. Patrick me proposa de me grimer en gonzesse ou en poivrot. J’optais pour le 2nd choix non sans hésitation mais avec jubilation : la tâche s’annonçait ardue, périlleuse. J’étais encore loin du compte. Ce fut un vrai calvaire que de parvenir à l’exploit non seulement de passer pour un poivrot mais d’être le poivrot incontestable. Combien de nuits éthyliques passées à l’érection de mon personnage ? Combien de dernière pinte au Kaluma pour consolider ma légende ? Combien de black-out en compagnie des bas-fonds cherbourgeois ? Le tribut était bien lourd mais l’art est à ce prix.
Le grand jour arriva et tandis que chacun décortiquait ici la substantifique moelle de l’œuvre farthienne avec brio parfois pour certains, je me mis à faire un chahut digne des carabins d’antan.
Ce n’est d’abord qu’un murmure et le public peut lire l’inquiétude que trahit vos visages face à l’inhabituel qui survient. Je n’avais pas oublié l’admiration de Farthes pour Hitchcock. Le suspense se noue sans crier gare. Je lâche un « plein la gueule » en prenant bien soin de hausser le ton lors du morceau de bravoure avec un « espèce de pute » doublé d’un bruit assourdissant (j’en profite pour remercier les cymbales de l’harmonie municipale qui m’ont été d’un grand secours pour bruiter ma tirade).
La vérité pouvait enfin advenir. Nos intellectuels allaient-ils intervenir, faire un rempart de leurs corps, entamer un dialogue avec le poivrot, réaliser un documentaire, s’incarner en peshmergas ou s’isoler à jamais dans leur tour d’ivoire ?


Pour une fois les images parlent d’elles-même et les mots sont impuissants pour dire l’ineffable pugnacité de l’intellectuel face à son destin. Inébranlable. Insubmersible. A aucun moment l’intellectuel ne déserte sa place. Urbi et orbi. Quelle maestria bouddhiste. Quel pied de nez à Valère d’un con maintenant ! Oui le réel peut advenir au théâtre. Merci les amis. Méta-Farthes !

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