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Roland intime : abécédaire de pensées quotidiennes

Par Ludovic Gui, du LRCM de Guéret – Laboratoire des Recherches sur les Corps Mous

La semaine passée, à l’occasion d’une journée d’étude à l’Université du temps libre de Montargis, je profitai de ma présence dans la région pour partir sur les traces de Roland à Châlette-sur-loing, village où se situait le Moulin de famille de Rolande, qui a occupé une place prépondérante, comme chacun sait, dans la vie commune des deux époux.
Le hasard nous fait parfois des clins d’œil qu’il serait indélicat de refuser : le vide-grenier annuel de Châlette-sur-loing avait lieu ce jour-là. Déambulant dans les allées pour m’imprégner de l’atmosphère particulière de la petite bourgade qu’il fréquenta, j’avisai un carré de toile cirée au motif animalier recouvert d’objets hétéroclites. Sous le fatras, une liasse de papiers jaunis attira inexplicablement mon regard. Observant de plus près la chose, je compris bien vite qu’il s’agissait des feuillets manquants du journal de Roland pour lequel nous avions des lacunes entre les années 1976 et 1987, période durant laquelle Roland, sa mère et Rolande s’étaient retirés dans le Loiret. Vous rendez-vous compte ? Quelle chance !
Cette découverte tardive fera évidemment l’objet d’études approfondies mais dès aujourd’hui, je tenais à partager avec vous cette merveilleuse nouvelle et quelques extraits repérés au gré d’une lecture urgente et fiévreuse que j’ai commencée pour la petite histoire sur le parking du Racing-Club de football de Chalette-sur-loing. On y retrouve un homme tour à tour pudique et torturé, traversé de part en part par les passions humaines, les enthousiasmes et les démons intérieurs qui auront été le moteur de son talent immense et fragile, simple et attachant.
Ce témoignage apporte sans nul doute un éclairage nouveau et bouleversant à la fois sur l’œuvre et sur l’homme. Voilà pourquoi, je vous propose aujourd’hui un petit tour d’horizon par le prisme de l’abécédaire, exercice que Roland lui-même affectionnait.

A comme Avoriaz
12 février 82. Je suis à Avoriaz pour un colloque-hommage à Elisée Reclus sur les perspectives épistémologiques des verticalités structurantes dans l’espace géographique naturel. Lors d’une table ronde que j’animais, malgré l’intérêt des propos, mon attention se porta au-delà de la baie vitrée, vers l’immensité blanche et inhabituelle des grands espaces vierges. Soudain, j’eus la vision d’une meringue onctueuse, d’un chamallow attirant, d’une guimauve grandiose. J’eus envie de dévorer cette montagne, entièrement, avidement, jusqu’à la réplétion totale. Pris dans cet élan irrépressible, sans que je ne me rende compte, un long silence s’installa dans l’amphithéâtre. J’espère que les participants auront cru qu’il s’agissait d’une intensité dialectique solennelle. Je devrais peut-être suspendre temporairement le régime que m’a conseillé le Docteur Campbell.

B comme Bergamote.
14 avril 78. Encore une provocation de Barthes aujourd’hui dans la Presses de la Manche que nous nous faisons envoyer ici quotidiennement. « Calme-toi » me dit Maman. N’empêche, je rêve de buter ce gros bâtard de Barthes avec une banane plombée et contondante enduite de barbituriques abominables à la bergamote.

C comme Canicule
8 aout 76. Depuis quelques jours, la chaleur est insoutenable. Le mercure atteignait aujourd’hui 23 degrés au thermomètre de la Pharmacie Lemoine ! Cette vague de chaleur me fait perdre mes moyens. Une rengaine entêtante m’obsède et m’empêche de terminer l’article que je me suis pourtant engagé à rendre avant demain.
« La canicule, j’enlève vite mon pull, j’ai mal à la canule, les libellules copulent, et je suis incrédule et je suis incrédule. »
J’en parlerai à André la prochaine fois pour qu’on cherche une mélodie.

D comme Degré zéro
23 octobre 84. Ce matin, un agent des impôts s’est présenté au Moulin. Contrôle fiscal. Il ne manquait que ça ! Le degré zéro du calcul.

E comme Œuf mimosa
19 septembre 79. J’apprécie tellement les dimanches midi lorsque nous allons déjeuner chez le frère de Rolande ! Henri adore cuisiner et prépare toujours de très bons repas, délicieux et originaux. J’aime le voir glisser astucieusement ses doigts strictement manucurés dans les récipients et exercer sa magie culinaire. Aujourd’hui, il a servi un entremet à l’œuf mimosa. Succulent, même si un peu lourd. Maman lui a suggéré la prochaine fois de mettre un peu moins de mayonnaise.

F comme Farthes
1 mai 1987. Je suis tout joyeux : la revue de la SPN – Société Philatélique du Niversais est d’accord pour publier un article que je leur avais proposé sur les prémices de la supplantation du sceau par le timbre dans la société anglaise du milieu du 19è siècle.
F comme Elfe, A comme Art, R comme Air, T comme Thé, H comme Hasch, E comme Œuvre, S comme Superman. Elémentaire mon cher Roland !

I comme Influence
8 mars 80. Barthes a promis de parler de moi au Sémiologue-en-chef pour un nouveau poste d’assistant à pourvoir au Laboratoire des Recherches. Il a souhaité en échange que j’accepte de le laisser parcourir mon corps. Non, non, non ! Je tiens avant tout à être reconnu pour mon esprit ! Rolande m’encourage à ne pas renoncer à mes objectifs.

J comme Jokari

L comme Loti
26 janvier 78. Au courrier ce matin, une lettre du petit-fils naturel de Pierre Loti. Il me témoigne sa sympathie et regrette que la vie ne nous ait pas permis de nous rencontrer avec Pierre. Selon lui, j’aurais sans doute incarné pour Loti l’archétype de l’exotisme de l’Occident Parisien. Cet encouragement presque direct de la bouche du grand homme me met du baume au cœur. Je crois que je vais reprendre la rédaction de cet essai que je mijote depuis tant d’années.

M comme Motivation
19 novembre 86. J’ai été retenu pour les entretiens de motivation pour le travail de professeur au Collège de France. Juste avant d’entrer dans la salle, j’ai eu le temps de voir le candidat suivant arriver. Barthes, encore lui ! Evidemment, je n’ai pas été retenu, c’est une malédiction. J’ai tout de même posé une réclamation. La direction du collège a justifié son choix en pointant dans sa lettre « une distorsion langagière suggérée par un épisode inexpressif, lui-même souligné de manière contradictoire par des retournements et un déplacement de genre fragmenté, perturbant la réception du locuteur. »
Quels salauds !

M comme Moulin
8 octobre 80. Il pleut dans le Moulin. Rolande insiste depuis des mois pour qu’on trouve de quoi réparer la toiture. Je ne sais plus que faire pour y parvenir. Ah si seulement les cours que j’ai donnés au printemps 78 étaient enfin payés par le rectorat… Il faudra que je sois plus ferme la prochaine fois que j’appellerai la secrétaire.

M comme Marteau
9 octobre 80. Sans marteau, la puissance du clou n’est rien !

N comme Nutritionnel
16 juin 83. Je me suis rendu chez le Docteur Campbell pour le bilan nutritionnel trimestriel. Malgré mes efforts, je ne parviens pas à ne pas penser à la nourriture. Et je continue à prendre de la brioche. Le docteur persiste à m’encourager, je bois ses paroles comme du petit lait. Je sens bien toutefois qu’il commence à baisser les bras. Il faut que je tienne si je veux que Rolande continue à voir en moi le jeune homme plein de promesses qu’elle a aimé. Roland blessé, Roland martyrisé mais Roland svelte et élancé !

O comme Opel Kadett
9 juillet 85. Nous avons acheté une nouvelle voiture. Rolande insistait depuis longtemps pour qu’on franchisse le pas. Selon elle, je n’ai aucune chance d’obtenir la promotion tant convoitée tant que je roulerai encore avec notre vieille Dauphine à la quelle je reste attaché et qui ne m’a jamais trahi. Rolande tenait absolument à ce qu’on se munisse d’une voiture allemande, symbole pour elle de sérieux et de réussite. « Regarde - dit-elle - Nietzsche, Schopenhauer, Kant, Boris Becker. Et puis maintenant, avec ton travail pour M. Van Damme, on peut se le permettre» Elle a choisi une Opel Kadett coupée blanche. Je la déteste. On dirait une voiture de maquereau.

P comme Pensée
12 avril 87. Quand je pense que je pense…

Q comme Questions pour un Champion
19 octobre 82. Enfin une émission intelligente à la télévision ! Je commençais à désespérer. En économisant assez, et si nous rassemblons l’argent pour payer le couvreur, je pense qu’avant le mois de mars, je pourrai me munir d’un magnétoscope pour présenter l’émission à mes élèves. Si cet outil permet aux jeunes de se forger une culture, même par ricochet, il reste de l’espoir pour les pédagogues. Je crois que ça marchera : aujourd’hui, une question était : « je porte le nom d’une ancienne colonie française et je suis un groupe de variété bordelaise entré récemment au Top 50. Je suis-je suis… »

R comme Rolande
15 aout 81. Je sifflotais dans la cuisine en faisant la vaisselle quand Maman est entrée. Elle m’a grondé vertement. Pourtant, c’est vrai, quand je pense à Rolande…

S comme Superstition
24 avril 84. Ce matin en sortant de la boulangerie pour mon croissant au beurre, un livreur visiblement étourdi m’a frôlé en reculant son camion. La bouchère du trottoir d’en-face est sortie pour l’interpeller, ce qui a amené le chauffeur à arrêter son bolide. Plus de peur que de mal mais j’ai passé la journée dans un état second et je n’ai pas réussi à finir mon croissant. S’il y a bien une chose que je crains, c’est de me faire renverser par une camionnette. Dès que j’en vois une, je me tiens sur mes gardes, c’est irrationnel mais je ne peux m’en empêcher. Il faudra que j’en parle au Docteur Lacanau.

U comme URSS
19 décembre 75. Jacques Prévert envisage de partir en URSS mais n’a pas le droit de voyager là-bas en raison de textes de jeunesse malvenus. Il me demande de lui prêter mon passeport. J’hésite car cela me permettrait de remettre le pied à l’étrier dans la presse mais je crains que la supercherie ne soit démasquée si des clichés photographiques venaient à être publiés. Je vais demander à Dédé ce qu’il en pense.

V comme Van Damme
3 janvier 85. J’ai été contacté par l’agent de Jean-Claude Van Damme qui tient absolument à ce que je lui fournisse régulièrement des pensées afin d’alimenter ses réflexions. Je crois qu’il peut très bien s’en sortir tout seul mais comme la toiture du moulin fuit de plus en plus, j’ai fini par accepter après avoir obtenu une clause de confidentialité. Rolande va être tellement contente ! Pour fêter ça, je lui ai offert sa première pensée :
" Je suis fasciné par l'air. Si on enlevait l'air du ciel, tous les oiseaux tomberaient par terre... Et les avions aussi... En même temps, l'air tu ne peux pas le toucher... ça existe et ça n’existe pas... Ca nourrit l'homme sans qu'il ait faim... It's magic... L'air c'est beau. En même temps tu ne peux pas le voir, c'est doux et tu ne peux pas le toucher... L'air c'est un peu comme mon cerveau..."

X comme X92
25 décembre 79. J’ai offert à Henri le moulin à viande X92 Moulinex de la vitrine de la quincaillerie Louchard. J’espère ainsi qu’il continuera à nous régaler et j’imagine la délicatesse de ses gestes dans la viande hachée. Il a eu l’air content. J’attends dimanche avec impatience !

Y comme Yé-Yé
16 mars 86. En prévision du gala de la SPN - Société Philatélique du Nivernais, je suis allé chez le nouveau coiffeur. Dédé a pris sa retraite et a revendu le fonds à un jeune homme. J’appréhendais un peu car André arpentait avec aisance mon cuir chevelu et ses particularités accidentelles. Comment allait s’en sortir son repreneur ? Je dois dire que j’ai été servi : à peine installé, il a branché une tondeuse électrique à réglage hydraulique du sabot automatique et l’a plongé littéralement dans mon crâne. Quelle frayeur de sentir l’ustensile résonner dans toute ma tête ! Finalement, il est parvenu à donner à la « tignasse » comme l’appelle Maman un semblant de discipline, et j’ai l’air d’avoir dix ans de moins, sans ressembler non plus à un Yé-yé ou un Zazou. Quand la technologie remplace l’art, le renouveau parvient parfois à percer la carapace d’incertitudes. Mais je ne l’ai pas laissé toucher ma moustache.

Z comme …
15 mai 87. C’est encore Barthes qui a été invité par France Culture pour une semaine spéciale consacrée à l’évolution des analyses structuralistes à l’heure de l’apparition des vidéocassettes. C’est toujours pareil. Et pour bibi ? Rien. Personne ne m’invite, comme si j’étais tout à fait transparent et qu’il n’y avait que Barthes sur terre, malgré tout ce qu’il me doit. Ah si j’osais, pour en finir avec cette rivalité insupportable, régler la question et le faire taire une bonne fois pour toutes, je lui montrerais mon Zob.

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