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Les viennoiseries : de la discorde étymologique au retour vers les périodes troubles de notre histoire

Plongé dans une léthargie caniculaire accablante, je cherchais un sujet pour ma première intervention au sein de cette prestigieuse assemblée, après avoir négligé ses sept premières éditions. J'étais un peu découragé de constater que l'ensemble des sujets qui gouvernent notre monde moderne semblaient avoir été traités durant les précédentes conférences, qu'il s'agisse des incontournables dispositifs fixants amovibles, des blagues carambar, de l'épineuse question du montage des meubles en kit, ou d'autres thèmes essentiels dont les aspects métaphysiques me semblent indiscutables, comme les caniches, les prouts ou les vérandas.
Bref, mon état de désespérance en était à un point avancé lorsque m'apparut enfin le thème à aborder.
« Eurêka », comme l’éructa Archimède dans son bain, alors que, personnellement, j’étais affalé dans mon canapé, une bouteille de bière à la main, après avoir mollement cherché dans le houblon la stimulation intellectuelle à laquelle j’aspirais.
Eurêka oui ! Ne dit-on pas que le petit déjeuner est le repas le plus important de la journée ? Le roi des repas, donc, dans une société consumériste qui a sacré l’art culinaire comme point central de toute visite au supermarché !
Bref, un thème impérieux et incontournable. CQFD.

Et puis, à la réflexion, le thème du petit-déjeuner ouvre tout un champ de questionnements qui définissent l’être humain dans ce qu’il a de plus intime :
  • Thé ou café ?
  • Avec ou sans sucre ?
  • Bol ou mug ?
  • Pain ou brioche ?
  • Beurre ou confiture ?
  • Et puis, la tartine de beurre, est-ce vraiment un crime de la tremper dans son café au lait ?

C'est, surtout, la mère de la question qui divise notre pays, qui pourrait causer une guerre civile et, à mon avis, peut-être même une Troisième Guerre mondiale :
- Chocolatine ou pain au chocolat ?

En se documentant sur Internet, on tombe rapidement sur un fait divers dramatique, qui témoigne du côté sensible de ce sujet, et de l’extrémisme de certains habitants de notre pays.
Je cite :
« Toulouse : il se fait abattre de 46 balles dans le corps pour avoir demandé un pain au chocolat à une boulangère », titre le Gorafi le 20 mars 2013.
Intrigué, je tombe ensuite sur un autre site Internet, chocolatineoupainauchocolat.fr, lequel propose une étude en ligne pour résoudre ce mystère. Ce site souligne que, pour 59,80% de ses 112.474 votants, le pain au chocolat l'emporte sur la chocolatine.
On constate également au passage (voir figure 1, et si vous ne la voyez pas essayez d’imaginer) une sur-représentation du corps électoral dans les départements de la Gironde et de la Haute-Garonne, avec pas moins de 19535 votants à eux deux, soit près de 20% du total, pour un plébiscite à plus de 90% en faveur de la chocolatine.
Fierté régionaliste exacerbée ou bourrage des urnes ? La question se pose.
En consultant les résultats, on peut avoir une pensée pour le département des Pyrénées orientales, enclave dévouée au pain au chocolat à près de 80 % (voir encore la figure 1, et si vous ne la voyez toujours pas, continuez d’imaginer), coincée géographiquement entre fanatiques de la chocolatine et aficionados du chocolate con churros. À Perpignan, on résiste à ses voisins.

Mais le point critique concerne la Haute-Vienne : si vous vous hasardez à Limoges, sachez-le, la guerre civile y est proche : les partisans du pain au chocolat emportent la majorité d'une courte tête, mais tout laisse à penser que les mangeurs de chocolatines, qui représentent près de 45 % de la population, tenteront de s'emparer du pouvoir un jour ou l'autre, de gré ou de force, saccageant les boulangeries réfractaires et procédant à un nettoyage linguistique en bonne et due forme (cf la fierté régionaliste exacerbée en Haute-Garonne et en Gironde).

Passé ce constat troublant, comme pour tous les grands conflits qui agitent notre monde, il est nécessaire d'opérer un petit retour en arrière pour bien comprendre les racines du mal.

Et je vous le donne en mille, le déclencheur de la future Troisième Guerre mondiale n'est autre qu'un Autrichien, Auguste Zang. Un peu plus d'un siècle avant son illustre compatriote Adolf Hitler, Zang s’installe en France, alors en pleine Monarchie de Juillet, et ouvre une "boulangerie viennoise" à Paris, au 92 rue Richelieu.

Ce génie du mal, qui a bien compris que le meilleur moyen de diviser le pays est de s’attaquer à sa gastronomie, plutôt que d'envoyer la Wehrmacht faire du tourisme sur les Champs Élysées, commence alors à vendre des "Kipferl".
Comme, à l’époque, la langue de Goethe n’avait pas encore atteint le pic de popularité enregistré en France en 1942, et comme le mot Kipferl n’était pas très facile à prononcer, on a fini par les renommer croissants au beurre, ce qui, avouons-le, est beaucoup plus poétique et léger en bouche.
Des Kipferl donc, mais aussi des "Kaisersemmel", également nommés "pains empereurs", qui prirent le nom de brioches à partir de 1870, autre grande date de l’amitié franco-germanique.
Et puis, et c’est là que l’on touche le cœur de notre sujet, des "Schokoladencroissant". Littéralement, des croissants fourrés au chocolat.
Comme toujours, c'est le passage de la VO à la VF qui a finalement mis le bordel. Les partisans d'une translation phonétique, probablement également amateurs de corridas, de rugby et de bandana rouges, se sont alors mis en tête de transformer Schokoladen en chocolatine, tandis que la majorité, observant la chose de façon plus pragmatique, renomma la viennoiserie en "pain au chocolat", parce que ça ressemblait plus à un petit pain qu'à un croissant, et qu'il y avait du chocolat dedans. La logique même !
Profitons au passage de cette conférence pour démentir une légende en vogue dans les milieux autorisés girondins, comme quoi la chocolatine serait un héritage anglais.
Installés en Aquitaine à partir du 12ème siècle, par le mariage d’Aliénor et d’Henri II Plantagenêt, et ce jusqu'au 15ème siècle, nos voisins d’outre-Manche y auraient découvert du "Bread with chocolate in" (pour les non bilingues, du pain avec du chocolat dedans, voir figure 2), qui serait ensuite devenu la chocolatine.
La théorie est séduisante, sauf qu'elle induit un gros anachronisme, puisque le chocolat est inconnu en Europe avant le 16ème siècle, époque à laquelle Hernan Cortés l'importe en provenance du Mexique. Comme quoi, les gens du Sud-Ouest ont vraiment une obsession pour les translations phonétiques, quitte à fouler au pied toute logique historique.
En conclusion, on constatera donc que l’expansionnisme agressif de la chocolatine fait largement écho aux velléités impérialistes du 3e Reich, avec une nuance vicieuse : il s’est d’abord attaqué au Sud-Ouest, alors qu’on avait pris l’habitude de voir les armées germaniques passer par la Belgique ou, en itinéraire Bis, visiter d’abord Sedan.
Et comme le meilleur moyen de conclure le débat, et de prouver la supériorité du pain au chocolat sur la chocolatine, est de donner la parole aux grands penseurs de notre monde moderne, je me contenterai de citer Joe Dassin :
"Tous les matins il achetait son p'tit pain au chocolat ayayayayayay
La boulangère lui souriait, il ne la regardait pas ayayayayay
Et pourtant, elle était belle, les clients ne voyaient qu'elle
Il faut dire qu'elle était vraiment très croustillante, autant que ses schokoladencroissants
Et elle rêvait, mélancolique, le soir dans sa boutique, à ce jeune homme distant
Il était myope voila tout, mais elle ne le savait pas ayayayayay"

L’an prochain, je vous parlerai de la supériorité de l’endive sur le chicon. Merci de m’avoir écouté.

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