Accéder au contenu principal

Métaphysique des pistons, ou la mécanique du futur

 
Métaphysique des pistons ou la mécanique du futur by roland.farthes
 
Le futur, c'est un peu comme l'horizon, on peut toujours battre des records de vitesse, trouer le mur du son, voire décoller de Kourou à 11 000 km/heure... on ne l'atteint jamais vraiment. Oh, certes, parmi nous aujourd'hui, je ne vois guère les mentons décidés, les profils en lame de couteau des pilotes de course. Mais qu'il, ou elle, lève le doigt, qu'il, ou elle, ose, celui, ou celle qui prétend n'avoir jamais cherché à enclencher, lancé sur la RN13, une 6ème vitesse hypothétique, avant de s'apercevoir que les miracles de la technologie sont réservés aux amateurs de circuits fermés et de bolides italiens tape-à-l'oeil.

Dérivant cette semaine dans la campagne ornaise – je devrais dire « la riante et champêtre » campagne ornaise – en compagnie d'une bonne vieille Micheline – [VERS ELISE] Micheline, quel beau prénom ! -, les aléas ferroviaires et l'amour inconsidéré, dévorant, destructeur un peu comme Shiva le grand destructeur, vous savez le dieu indien, enfin un des dieux indiens qui se balade avec plusieurs bras. On croit que c'est parce que Dieu ( le vrai, le nôtre ) l'a créé le même jour que le plutonium, eh ben c'est pas vrai ! C'est juste qu'il est tellement rapide qu'on croit qu'il a plusieurs bras alors qu'en fait il se contente de les agiter [MOUVEMENTS]. Bon, je vais pas vous raconter toute son histoire, juste il faut savoir que Shiva, c'est un peu comme une machine à laver : tu mets le monde dedans et il en ressort tout propre.

Enfin, la métaphore de la machine à laver est un peu exagérée, parce qu'en fait si tu veux remettre ton linge, vaut mieux pas le filer à Shiva. [SE TOURNE VERS UN BOUT DU PUBLIC] Hein ? Oui, en plus y a toutes les chances qu'il l'ait sous-traité à des intouchables sur les bords du Gange.

Donc, je disais l'amour destructeur que je porte à mon métier – je vous rassure, vous pouvez me confier vos moutards, c'est surtout pour moi que c'est destructeur – et aussi les aléas ferroviaires me portaient à la flânerie, la rêverie. C'est vrai qu'il était 6h17. Ça aide pour rêver, le moment de la journée où on rêve. Ça aide aussi le moyen de transport, parce qu'en bagnole, je rêve un peu moins – et je ne dis pas ça pour rassurer la gente féminine présente parmi nous [VERS L'AUTRE ELISE], c'est vraiment vrai, comme tout ce que je dis d'ailleurs.

Rêvant dans ma Micheline chauffée, malgré le bruit de soufflerie dont sont affligés ses wagons antédiluviens – c'est pas dur, y'a qu'en Inde que j'en ai vus des plus vieux ; Shiva doit pas aimer les trains – et malgré l'incertitude sur mon programme de la journée ( [LEVANT LES YEUX AU CIEL, PERPLEXE] au fait je leur fais cours sur quoi aujourd'hui ? ), j'en vins, un peu comme Descartes à côté de son poêle à bois se demandant s'il existait vraiment – lui, Descartes, pas le poêle à bois ; j'en profite pour dire que les philosophes c'est quand même des filous : ils font style « je me pose questions métaphysiques », mais t'inquiète que le poêle à bois, ils ne sont pas près de le sortir dehors par -5°C pour voir si c'est pas le cogito qui leur joue des tours – donc j'en vins, dans ma rêverie de promeneur insolitaire – on était au moins 25 dans la rame – à me questionner :

[SOLENNEL] « Et si on entrait dans le futur en marche arrière ? »

[SILENCE]


Bon, euh, je ne dis pas ça pour casser l'ambiance.

C'était juste que je me disais : « Tiens, pourquoi pas, c'est vrai. On se pose des questions sur la moustache ou la Citizen Band, après tout, la marche arrière, de nos jours, ce n'est plus... tabou ».

[SILENCE]


Évacuons dès à présent un malentendu possible. Je ne veux point faire ici l'apologie du retour au passé, âge d'or mythique où les moutons multicolores paissaient librement dans les champs pendant que des rivières de lait et de miel coulaient dans les lits de la Douve et de la Divette. Chacun sait que la collecte de ces produits est beaucoup plus efficace en camions citerne.

Arrière, tentations réactionnaires ! Nous voulons résolument aller de l'avant, tourner nos regards normands – qui dit normand, dit bateau – non vers le couchant, mais vers le levant.

Il s'agit d'enclencher la marche arrière non pour faire en sens inverse le chemin parcouru, revenir au statu quo ante, mais bien pour poursuivre notre route sur la voie tracée. Il s'agit d'effectuer [DEMO] un authentique DEMI-TOUR à 180° ( d'où l'intérêt de la DIRECTION assistée), mais pas un 360°. Voilà l'innovation fondamentale qui consiste à rouler en regardant derrière qui devient le devant. Plus besoin de rétroviseur, un coup devant, qui devient derrière, suffit pour estimer si le tracteur qui nous suit déboîtera avant ou après qu'on ait atteint ce piéton qui marche sur la chaussée ( si, si, ça arrive sur les nationales, le trottoir est bouffé par les mauvaises herbes, et de temps en temps on y trouve une charogne de renard ou de blaireau percuté par un camion frigorifique et laissé à cet endroit par la DDE aux bons soins de Shiva le destructeur qui se chargera de le réincarner en autre chose, me demandez pas en quoi, je connais pas bien l'ordre des réincarnations; je soupçonne Shiva d'être un peu sadique et de transformer les prédateurs en proie pour les faire flipper, ou bien les proies en prédateurs pour les obliger à bouffer leurs petits-enfants. A moins qu'il appuie sur la touche Random de sa machine à laver.)

Alors, donc, j'en étais où ? Ah oui ! Sur la route entre Sées et Mortrée – n'en déplaise aux sectateurs bien-pensants de la pensée unique, l'Orne est un département qui s'engage à grands pas, pour ne pas dire à marche forcée, dans le futur – en train d'être doublé par un John Deere de dernière génération. Car ce qui compte pour entrer dans le futur, ce n'est pas la vitesse - je l'ai déjà évoqué dans mon prologue – mais la direction que l'on prend. D'un certain point de vue, on peut enter dans le futur en ne bougeant qu'imperceptiblement.

Ah, je ne prône pas l'immobilisme. D'abord parce que ça ne paye pas. Je ne dis pas que je n'ai pas été tenté … mais je ne vois pas comment convaincre qui que ce soit de ça. Ensuite, l'immobilisme, ça sonne pas très futur. C'est pas le problème de la racine du mot. Par exemple, immobilier, ça fait très futuriste, non ? Pour la plupart de nos concitoyens, l'immobilier, c'est du domaine du futur.

Alors que dans marche arrière, il y a « marche » … ou crève.

N.V.


Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Le ballon de baudruche

L e ballon de baudruche existe-t-il vraiment ? Quel est son sens profond ? Que signifie la figure du ballon de baudruche. Penchons-nous un instant sur le sens et l'origine du mot baudruche. La baudruche est tout simplement une pellicule provenant de l'intestin. N'est-ce pas limpide ? Bon, visiblement non. _ soupir _ Bon, mais vous donner directement le sens du ballon de baudruche serait dénaturer sa nature même. Et ça ! Je vais donc, devant vos yeux ébahis, faire émerger le sens même du ballon de baudruche, à travers quelques exemples, choisis bien sûr (et non pas à travers un chapeau, nous ne sommes pas sur france2). 1er exemple : pour engager cette conférence sous le haut patronage d'un maître de la littérature : Stephen King. Car oui, nous avons ici la plus claire illustration du sens profond du ballon de baudruche. Je vais vous demander de vous replonger un instant dans l'atmosphère onirique de Ç A. Dans ce roman culte de Stephen King,...

Les viennoiseries : de la discorde étymologique au retour vers les périodes troubles de notre histoire

Plongé dans une léthargie caniculaire accablante, je cherchais un sujet pour ma première intervention au sein de cette prestigieuse assemblée, après avoir négligé ses sept premières éditions. J'étais un peu découragé de constater que l'ensemble des sujets qui gouvernent notre monde moderne semblaient avoir été traités durant les précédentes conférences, qu'il s'agisse des incontournables dispositifs fixants amovibles, des blagues carambar, de l'épineuse question du montage des meubles en kit, ou d'autres thèmes essentiels dont les aspects métaphysiques me semblent indiscutables, comme les caniches, les prouts ou les vérandas. Bref, mon état de désespérance en était à un point avancé lorsque m'apparut enfin le thème à aborder. « Eurêka », comme l’éructa Archimède dans son bain, alors que, personnellement, j’étais affalé dans mon canapé, une bouteille de bière à la main, après avoir mollement cherché dans le houblon la stimulation intellectuelle à la...

Un scénario d'enfer

Chers auditeurs et auditrices, chers ami-e-s, Depuis le temps qu'on se revoit tous les ans, il est temps que je vous fasse une confidence : je ne connais pas Roland Farthes. Toutes ces années, je le confesse, j'ai joué à faire semblant. J'ai postulé auprès du comité d'organisation et j'ai été retenu, ça oui. Mais mon CV était d'année en année plus bidon, et mes propositions de communication reposaient sur du vent. Une fois sur place, j'essayais d'assurer du mieux possible, et je crois que je peux le dire maintenant, j'ai fait illusion. Je dois dire que ça n'a pas été, au début du moins, sans éprouver une certaine fierté. Moi, le sans-grade, l'obscur scribouillard provincial, j'étais invité à la table des grands, des gens qui comptent dans le milieu. Et je n'ai pas non plus honte de le dire, j'en ai profité un max. Des pizzas en veux-tu en voilà, des barbecues all night long, et le vin qui coule à flots. J...