L'EFFRACTION DU SENS
L'empire des signes, Geneviève, 1970
Texte de monsieur Edmond Lerouxel sur une idée de Roland Farthes, à moins que ce ne soit l'inverse, avec l'active complicité de Rumbarto Echo.
La blague Carambar a cette propriété quelque peu fantasmagorique, que l'on s'imagine toujours pouvoir en faire soi-même facilement. On se dit : quoi de plus accessible à l'écriture spontanée que ceci :
Cela fait une semaine que je vous soigne pour une jaunisse,
dit le médecin à son client,
et c'est maintenant que vous me dites que vous êtes chinois !
La blague Carambar fait envie : combien de lecteurs occidentaux n'ont pas rêvé de se promener dans la vie, un carnet à la main, notant ici et là, des « impressions », dont la brièveté garantirait la perfection, dont la simplicité attesterait la profondeur ( en vertu d'un double mythe, l'un classique, qui fait de la concision une preuve d'art, l'autre romantique, qui attribue une prime de vérité à l'improvisation). Tout en étant intelligible, la blague Carambar ne veut rien dire, et c'est par cette double condition qu'elle semble offerte au sens, d'une façon particulièrement disponible, serviable, à l'instar d'un hôte poli qui vous permet de vous installer largement chez lui, avec vos manies, vos valeurs, vos symboles ; l'« absence » de la blague Carambar ( comme on dit aussi bien d'un esprit irréel que d'un propriétaire parti en voyage ) appelle la subornation, l'effraction, en un mot, la convoitise majeure, celle du sens. Ce sens précieux, vital, désirable comme la fortune ( hasard et argent ), la blague Carambar, débarrassée des contraintes zygomatiques ( dans les traductions que nous en avons ), semble nous le fournir à provision, à bon marché et sur commande ; dans la blague Carambar, dirait-on, le symbole, la métaphore, la leçon ne coûtent presque rien : à peine quelques mots, une image, un sentiment – là où notre littérature demande ordinairement un aphorisme, un développement ou ( dans le genre bref ) une pensée ciselée, bref un long travail rhétorique. Aussi la blague Carambar semble donner à l'Occident des droits que sa littérature lui refuse, et des commodités qu'elle lui marchande. Vous avez le droit, dit la blague Carambar, d'être futile, court, ordinaire ; enfermez ce que vous voyez, ce que vous sentez dans un mince horizon de mots, et vous intéresserez ; vous avez le droit de fonder vous-même ( et à partir de vous-même ) votre propre notable ; votre phrase, quelle qu'elle soit, énoncera une leçon, libérera un symbole, vous serez profond ; à moindres frais, votre écriture sera pleine.
L'Occident humecte toute chose de sens, à la manière d'une religion autoritaire qui impose le baptême par populations ; les objets de langage ( faits avec de la parole ) sont évidemment des convertis de droit : le sens premier de la langue appelle, métonymiquement, le sens second du discours, et cet appel a valeur d'obligation universelle. Nous avons deux moyens d'éviter au discours l'infamie du non-sens, et nous soumettons systématiquement l'énonciation ( dans un colmatage éperdu de toute nullité qui pourrait laisser voir le vide du langage ) à l'une ou l'autre de ces significations ( ou fabrications actives de signes ) : le symbole et le raisonnement, la métaphore et le syllogisme. La blague Carambar, dont les propositions sont toujours simples, courantes, en un mot acceptables ( comme on dit en linguistique ), est attirée dans l'un ou l'autre de ces deux empires du sens. Comme c'est une saillie drolatique, on la range dans cette partie du code général des sentiments que l'on appelle « l'émotion poétique » ( la Poésie est ordinairement pour nous le signifiant du « diffus », de « l'ineffable », du « sensible », c'est la classe des impressions inclassables ) ; on parle d' « émotion concentrée », de « notation sincère d « un instant d'élite », et surtout de « silence » ( le silence étant pour nous signe d'un plein de langage ). Si l'un écrit :
Deux enfants passent devant un panneau « Ralentir, école »
« Tu te rends compte » dit l'un,
« Ils ne croient tout de même pas qu'on va y aller en courant ! »
on y voit l'image du temps qui fuit. Si l'autre écrit :
Un fou est en train d'essayer de débrouiller une pelote de laine.
Un autre fou le voit et lui dit :
- Eh banane ! Cherche pas l'bout … j'lai coupé !!!
c'est qu'il a rencontré un ermite bouddhiste ; et ainsi de suite. Pas un trait qui ne soit investi par le commentateur occidental d'une charge de symboles. Ou encore, on veut à tout prix voir dans le tercet de la blague Carambar ( se trois vers de cinq, sept et cinq syllabes ) un dessin syllogistique, en trois temps ( la montée, le suspens, la conclusion ) :
Le coiffeur dit à son client :
- Cette mousse ferait pousser des cheveux sur une boule de pétanque.
- Très bien. Mais est-ce que ça ne gênerait pas un peu le jeu ?
( dans ce singulier syllogisme, l'inclusion se fait de force : il faut, pour y être contenue, que la mineure saute dans la majeure ). Bien entendu, si l'on renonçait à la métaphore ou au syllogisme, le commentaire deviendrait impossible : parler de la blague Carambar serait purement et simplement la répéter. Ce que fait innocemment un commentateur :
Un homme dit à un autre :
- On joue aux dames ?
- Je ne peux pas, je ne suis pas marié !
«L'homme veut jouer aux dames mais l'autre ne peut pas, il n'est pas marié, nous dit-il.» Déchiffrantes, formalisantes, les voies d'interprétation, destinées chez nous à percer le sens, c'est-à-dire à le faire entrer par effraction – et non à le secouer, à le faire tomber, comme la dent du remâcheur d'absurde que doit être l'exercitant Zen, face à son koan – ne peuvent donc que manquer la blague Carambar ; car le travail de lecture qui y est attaché est de suspendre le langage, non de le provoquer : entreprise dont précisément le maître de la blague Carambar, Toto, semblait bien connaître la difficulté et la nécessité :
Toto demande à un copain :
« Qu'est-ce que ça veut dire ; I don't know ? »
et l'autre répond : « je ne sais pas ! »
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