Si l’histoire officielle –
toujours prompte à enterrer les précurseurs anonymes – retient la
date de 1907 comme début du cubisme, il importe de souligner le rôle
déterminant joué par l’élite artistique cherbourgeoise de
l’époque dans le développement du mouvement cubiténairiste.
Car oui, chers amis, c’est
bien de cubiténairisme que parle RF dans son texte de jeunesse paru
en 1900 et sobrement intitulé Tout
est jaja. Dans Tout
est jaja, Roland
redéfinit les canons de l’art moderne en énonçant les fondements
suivants : c’est au travers du prisme éthylique que doit
s’opérer la genèse de l’œuvre mais, si ce parti-pris continue
d’irriguer durablement la scène artistique locale, pas besoin
d’aller chercher très loin pour vérifier cet adage, Farthes va
plus loin en le plaçant au centre même de son œuvre littéraire
quand ses comparses picturaux placent le cubi au centre de leurs
tableaux.
Qu’est-ce que le
cubiténairisme ? C’est la volonté de briser les carcans. Une
sphère remplie de liquide, le vin, nectar ancestral, empaqueté dans
un carton carré, cubique. Si c’est rond, c’est pas carré,
disait Cicéron. Mais si. Ça peut, nous dit Farthes.
Une fois formulé cet adage,
on comprend mieux la propension des Farthiens à retrouver le cubi,
partout dans leur environnement. Le socle de la statue de Napoléon
d’Armand Le Véel ? Cubi. La montagne du Roule, une poche de
cubi posée sur une table. Plus près de nous, le centre de la photo,
malicieusement surnommé par les Cherbourgeois l’Apéricube ?
Cubi. Le port de Cherbourg, qui se vide et se remplit au gré des
marées ? Cubi.
Mais ce qui revient de manière
prégnante au sein des œuvres des Cubiténairistes, c’est bien
entendu la Montagne du Roule. De retour d’un voyage au Japon,
Farthes, tout émoustillé par la découverte des cerisiers en fleurs
sur le mont Fuji et séduit par la grâce du haiku, écrit ce texte
resté dans les mémoires :
Pommiers en fleurs,
Roule, coule, Roucoule
Mont Cubi
Ce texte fondateur du haikubi
voit la première occurrence du Mont Cubi, nouveau surnom du Roule,
qui sera largement repris par Farthes dans ces œuvres ultérieures
tel
Sur le mont cubi,
Bourgeons des pommiers
Bientôt la vendange
Ou
encore
Cubi et orbi
Vin de messe
Pourpre cardinale
Pour Farthes, le mont Cubi est
le lieu d’escapade de toute une génération de Cherbourgeois avec
lesquels il a grandi dans ce quartier du Maupas qui l’a vu naître.
Plus que ce port qui draine jours après jours quantité de migrants,
lui et ses semblables n’envisagent l’aventure que dans leurs
escapades sur les contreforts du Mont Roule.
Plus d’un Cherbourgeois vous
dira qu’il a nettement reconnu le Mont Roule dans Rencontres du 3e
type. Mont Roule, terre d’accueil d’extraterrestres, allez
savoir !
Toujours est-il que Roland
poursuit son exploration littéraire au-delà des champs du haikubi.
En témoignent ces deux textes non datés :
Cubi, mon inéluctable
Chaque jour à ma table
Tu t’invites
Cuite, cuite, cuite
Ou même
Rêverie nocturne
Au cœur de ma thurne
Mon cubi descend la pente
Jusqu’à se vider :
tout bu
C’est la marée
descendante
A quand le reflux ?
Plus que jamais dans ce texte
Farthes est bien sûr frappé par le caractère inéluctable du cubi
qui se vide et se remplit comme cette mer qui vient et puis s’en va
marée après marée, laissant son lot de désespoir échoué sur la
grève, révélant à nos yeux aveuglés tel naufrage oublié, telle
anonyme agonie. Des rêves échoués sur la grève qui n’attendent
que nous pour dire leur souffrance, pour crier l’âpreté
solitaire, la peur devant le précipice, cette terreur enfantine qui
nous prend quand vient la fin. Du Cubi.
Qui n’a jamais bu au goulot
du cubi, mêlant sa salive à celle du copain, à celle du camarade,
aura bien du mal à saisir le caractère sacré de cette communion
païenne que Farthes et ses amis célèbrent, avec une grande
déférence.
Ses amis peintres ne sont pas
en reste puisqu’ils cultivent eux aussi l’art de la peinture au
cubi. Jacques Lebredonchel est bien sûr le grand peintre de cette
période avec des tableaux de grand talent où les paysages sont
observés et peints au travers de poches plastiques qui atténuent et
déforment les traits du paysage. Au fur et à mesure que se vide le
cubi, le paysage gagne en clarté ce que la technique perd en
précision, donnant au mouvement cubiténairiste cet aspect flou puis
flou qui n’est pas sans rappeler le sfumato de la Renaissance
italienne.
Au travers de ces différents
exemples, on voit bien que ce qui passionne avant tout les Farthiens
dans le cubiténairisme, c’est bien cette sphère centrale, calice
post-moderniste du vin sacré. L’histoire ne retiendra pourtant que
ce cubisme qui préfère l’emballage cartonné, cubique, à son
contenu. Preuve s’il en est des relents conservateurs du
puritanisme qui corsètent le monde, à cette époque et qui ne
veulent voir dans l’aventure Jaja qu’un piètre exemple pour la
jeunesse. La messe est dite.
Il subsiste encore pourtant de
ci, de là divers témoignages de cette forte empreinte artistique
dans le paysage culturel local. On citera évidemment le groupe de
DanceCore Cubicat, dont le nom est sibyllin. Certains photographes
locaux continuent aussi d’utiliser le prisme du cubi rond dans
leurs travaux comme celui-ci ou celui-là. Certains encore vont
jusqu’à vendre des cubis dans des galeries d’art. Tout culte a
toujours eu hélas ses marchands du Temple.
Reste l’éternelle
question : cubi or not cubi, that’s the question.
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| Baptiste Almodovar |

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