Chers auditeurs et
auditrices, chers ami-e-s,
Depuis le temps
qu'on se revoit tous les ans, il est temps que je vous fasse une
confidence : je ne connais pas Roland Farthes.
Toutes ces années,
je le confesse, j'ai joué à faire semblant. J'ai postulé auprès
du comité d'organisation et j'ai été retenu, ça oui. Mais mon CV
était d'année en année plus bidon, et mes propositions de
communication reposaient sur du vent. Une fois sur place, j'essayais
d'assurer du mieux possible, et je crois que je peux le dire
maintenant, j'ai fait illusion.
Je dois dire que ça
n'a pas été, au début du moins, sans éprouver une certaine
fierté. Moi, le sans-grade, l'obscur scribouillard provincial,
j'étais invité à la table des grands, des gens qui comptent dans
le milieu. Et je n'ai pas non plus honte de le dire, j'en ai profité
un max. Des pizzas en veux-tu en voilà, des barbecues all night
long, et le vin qui coule à flots. J'ai eu un peu moins de succès
au niveau carnet d'adresse. Les pontes du métier aiment bien
s'encanailler avec un gars comme moi, mais avant de leur faire lâcher
leur 06, il faut parcourir du chemin.
Peu à peu, le doute
s'est instillé en moi. Une année notamment, j'avais un peu forcé
la dose en prétendant, sur la base d'une ressemblance douteuse entre
le grand acteur Sylvester Stallone – dont on ne dira jamais à quel
point il a révolutionné le 7ème art – et un obscur
empereur romain, que Roland Farthes était le beauf de Jean-Paul
Sartre. Rien de moins ! Au dernier moment, j'ai inversé deux
syllabes, ça faisait Jean-Sol Partre, une idée dont je suis assez
fier par ailleurs, mais dont l'origine est juste la trouille de
dernière minute de me faire démasquer en parlant un peu trop à la
légère de l'illustre auteur des « Mains Froides ».
Et puis quoi ?
Rien ! Nada ! Queu' tchi !
Des applaudissements
à la fin de mon pénible bavardage, comme d'habitude. Des confrères
qui me font des clins d'oeil entendus. D'autres qui me font un petit
compliment : « très intéressante, cette affaire de Pont
L'Evêque… vous avez publié à ce sujet ? » Pas un pour
dénoncer l'imposture ! Ou seulement poser une question gênante,
ni même froncer un peu les sourcils.
Et là, je vous
avoue que j'ai commencé à avoir un doute. En vérité, je peux vous
le dire maintenant, j'ai perdu la foi. Et à un point où Ophélie
Winter n'y pourra rien. J'ai senti monter confusément en moi cette
horrible révélation : personne ici ne connaît Roland
Farthes ! Tout le monde fait semblant, comme moi ! Pire, le
comité d'organisation est un truc fantoche. Il ne lit même pas les
propositions : tous les gogos qui sont prêts à venir s'exhiber
sont d'office programmés. Aujourd'hui, je me demande même s'il
existe, si des personnes physiques répondent aux noms auxquels j'ai
écrit toutes ces années.
Le plus atterrant de
tout : je ne suis même pas sûr que Roland Farthes existe…
Alors, cette année,
j'ai décidé de jouer franc jeu avec vous. Vous vous doutez bien
qu'un conférencier comme moi ne vit pas d'amour et d'eau fraîche. À
mon âge, ce n'est vraiment pas marrant de devoir continuer à battre
les estrades pour faire bouillir la marmite. Je préférerais un
poste un peu plus sédentaire, dans un fauteuil, par exemple un
pliant en toile avec mon nom dans le dos. Je voudrais faire enfin un
truc bien avec toutes ces idées dont je vous abreuve, un truc dont
on parlerait encore après ma mort, une œuvre avec un grand « E ».
Alors avant de céder
la parole au pantin suivant qui va tenter de vous faire gober que sa
grand-mère a bien connu l'arrière-petite fille de la mercière qui
a vendu à la femme de Roland l'unique bouton de manchette que
celui-ci ait jamais porté, je voudrais juste, public, que tu écoutes
le pitch du film que je voudrais tourner, grâce à ton appui moral,
mais surtout grâce à ton appui matériel. Je prends les espèces et
les chèques, mais si vous n'avez qu'une CB, on peut aller ensemble
au prochain distributeur, celui qui accepte les retraits avec trois
zéros derrière le premier chiffre à côté des Halles.
Alors voilà le
pitch :
ça se passe dans un
institut pour mineurs délinquants. C'est un peu retiré, à la
campagne, pour permettre à Dame Nature d'exercer son influence
bienfaisante sur les braves petits. Et il faut dire qu'il y a du
boulot. Les jeunes ont un rapport très conflictuel entre eux. Par
exemple, ils se donnent des surnoms. Il y a Branleur, qui
s'est fait tatouer une hache sur l'avant-bras, mais qui a du mal à
fendre les bûches pour alimenter la cheminée l'hiver. Il y a
Glandeur, qui n'est pas non plus très porté sur l'effort
physique, mais il n'est pas pour autant davantage porté sur l'effort
intellectuel non plus. Et ce n'est pas Crétin qui peut trop
l'aider à ce niveau-là. Crado a du mal à se faire accepter,
parce qu'il en tient vraiment une couche, et Radin aussi, mais
pas pour les mêmes raisons. Enfin, Pervers et Connard
complètent une équipe pas facile à coacher, mais qui est riche de
ses individualités, un peu comme le village des Schtroumpfs, une
équipe au fond de laquelle, en cherchant bien, en faisant l'effort
de s'ouvrir à la vraie personnalité de l'autre – j'ai lu pas mal
de Paulo Coelho en écrivant mon scénar – on finit vraiment par
s'attacher. Après, je pense qu'il faudra quand même un long métrage
pour ça, voire un très long métrage entrecoupé de chansons, à la
mode Bollywood.
[SOURIRE ENTENDU]
Ouais, j'ai déjà quelques idées pour les chansons. Si vous
accrochez, je vous en chante une à la fin.
Bon, il n'y a que
des mecs jusqu'à présent. Alors je me suis dit qu'il fallait
féminiser les autres personnages. Et ça tombait bien parce qu'il
fallait un éducateur pour encadrer tous ces jeunes. Alors je me suis
dit que comme le travail social est déjà vachement féminisé, ça
pouvait être une fille qui fasse l'éduc. Et là-dessus, l'idée du
siècle, le truc dont je suis le plus fier : direct une
péripétie : le film s'ouvre sur un renversement complet des
rôles : au lieu que ce soit l'éduc qui sauve les jeunes, c'est
les jeunes qui sauvent l'éduc !
Alors, en fait j'ai
imaginé que l'éduc tâtait un peu trop de la poudre pour tenir dans
ces conditions éprouvantes d'isolement sans collègues, en compagnie
de 7 jeunes borderlines. Un jour, en grave état de manque, elle
sniffe le reste de sa conso de la semaine et elle part en overdose.
Panique chez les nains ! Ah oui, j'ai oublié de vous dire que
j'ai déjà un partenariat en vue pour me fournir des acteurs
crédibles. J'avais pensé au départ faire un casting avec des
jeunes délinquants, des vrais, pour faire plus réaliste… et moins
cher. Mais j'ai vite abandonné. Ma première tentative a été…
disons… percutante. Enfin, surtout percutée. Et puis j'ai croisé
le chemin d'une association travaillant sur la problématique
méconnue de la délinquance des PPT, les Personnes de Petite Taille.
Et là, je tiens à dire tout de suite à ceux qui commencent à se
marrer dans la salle que c'est pas bien de se moquer. Les PPT sont
des gens comme les autres, et y en a marre de tous ces gens qui les
transforment en bêtes de foire juste pour faire du fric sur leur
dos. Et croyez-moi, je sais de quoi je parle !
Bon, alors, donc
l'éduc fait une OD, et là, parmi les 7 nains, c'est la vie qui
prend le dessus : ils font le choix de l'Union sacrée, mettre
leurs petites rancœurs de côté et marcher du bon côté de la vie.
Il faut dire que Connard a déjà tâté de la taule et il ne
tient pas à être accusé d'homicide une deuxième fois. Radin
a la trouille de choper une amende pour non assistance à personne en
danger, et Pervers voudrait bien abuser de son éducatrice
mais… il ne le fait pas.
[FOUILLE DANS SES
NOTES]
Mince, je n'ai pas
de motif pour que Pervers ne passe pas à l'acte. C'est con,
parce qu'à ce moment, l'histoire est censée amener le spectateur à
changer un peu de regard sur les nains, qui sont des citoyens comme
les autres et qui, parce qu'ils ont été correctement recadrés dans
leur maison familiale et rurale, même si des fois c'est à coup de
calotte, craignent désormais suffisamment la loi pour ne pas trop
faire les cons. Ça ne veut pas dire qu'ils ne picolent pas un coup
de temps en temps devant un feu de palettes – c'est leurs origines
bohémiennes qui veulent ça, et ça ferait d'ailleurs une bonne
séquence flash-back. Mais ils ne commettent pas ou plus de
dégradations sur les biens et les personnes, et c'est ça qui
compte.
Après, il y a un
moment vachement poignant où Crétin et Branleur
mettent la pression à Glandeur pour qu'il se mette à couper
du bois comme les autres. Les nains veulent faire au départ un
brancard en branches d'arbre pour transporter « Blanche-Neige ».
Ah oui, Blanche-neige, c'est le surnom que les nains ont donné à
leur éducatrice, un clin d’œil pour son péché mignon. Au début,
ils essayent « Poudreuse », mais on pourrait confondre
avec de la poussière, fait valoir Crado.
Bon, mais une fois
les branches coupées pour le brancard, les nains s'aperçoivent
qu'ils n'ont pas de ficelle pour attacher les branches. Alors, là,
personnellement, c'est ma séquence préférée, c'est le moment « Mc
Gyver », ou « Agences Tous Risques » si vous
préférez, celui qui arrive dans tous les épisodes à peu près
vers le dernier quart : les nains bricolent comme des fous et
fabriquent finalement une super charrette en bois avec tenons et
mortaises, champfrein, des amortisseurs en lamellé-collé et une
direction sur pivot orientable à 120° qui donne un bon rayon de
braquage. Pervers essaie bien de faire des trucs avec les
moyeux des roues, mais les autres, surtout Branleur, l'en
empêchent. Crado réussit pour la première fois de sa vie
des finitions, avec un vernis au brou de noix très salissant, c'est
pour ça que les autres lui ont laissé ce boulot. Radin ne
mégote plus : il n'a pas hésité à sacrifier un hectare de
chêne massif qui serait pourtant bien nécessaire pour redonner un
coup de jeune à la cuisine aménagée et au mobilier du foyer.
Mais au moment où
il faut mettre « Blanche-Neige » dans le brancard, les
nains s'aperçoivent qu'elle est morte. Pervers s'approche
pour lui faire un baiser d'adieu. Là, il y a à nouveau une scène
poignante – j'ai imaginé qu'elle pourrait se passer sous la pluie
pour matérialiser dans les éléments extérieurs la tempête
intérieur qui balaie notre petite bande – parce que les nains ne
se sont pas encore aperçus qu'ils ont été transformés par cette
aventure. Connard, qui a intégré le rôle bienfaisant des
normes sociales, décide qu'il doit intervenir pour l'en empêcher :
on ne viole pas le cadavre d'une éducatrice. Il met une patate à
Pervers qui lui répond « Tu me prends pour un
nécrophile ? Mais t'es vraiment trop con ! »
Et c'est à ce
moment-là qu'arrive Sylvester Stallone sur sa moto. Je ne sais pas
encore comment appeler le personnage dont il joue le rôle, mais je
sais que c'est lui qui peut au mieux l'incarner : mutisme,
muscles et vêtements en cuir, comme dans « Cobra » et
« Cobra 2 ». D'ailleurs, ça me donne une idée :
Cobra, ça pourrait faire un bon nom de personnage.
Cobra est un prince
en fuite. Bon il n'a pas de cheval, il a une Harley. Avouez que ça
fait aussi bien l'affaire. Il fait ses duels au fusil à pompe plutôt
qu'à l'épée parce qu'il est moderne, et quand il voit
Blanche-Neige dont la peau est en train de virer au gris, il comprend
tout de suite. Les nains se mettent à pleurer parce que le seul
motard en cuir qu'ils fréquentent, c'est le PE brigade qui vient
leur faire faire une dictée prise dans le programme de Télé
Loisirs une fois de temps en temps – là je vois bien un flash-back
avec Gérard Klein. Et les nains ont horreur des dictées.
Là, j'ai besoin
d'un coup de main parce que je ne sais pas comment faire passer dans
mon scénario l'idée suivante : je voudrais faire en sorte que
les spectateurs comprennent que si les nains pleurent à cause des
dictées, c'est parce qu'ils sont dyslexiques. Or, on ne le sait pas
assez, mais la dictée est un exercice douloureux et inefficace pour
remédier à la dyslexie. Seuls les électrochocs constituent une
thérapie utile. Et là, le spectateur finit par comprendre que si
les nains sont tombés dans la délinquance, c'est parce qu'on n'a
pas traité correctement leur dyslexie. CQFD : les nains sont
peut-être bien pénalement responsables des délits qu'ils ont
commis, mais ils ne sont pas coupables. Si la société se donnait
enfin les moyens d'intégrer les dyslexiques en faisant en sorte que
les autres enfants ne portent pas un regard apeuré sur eux quand ils
ressortent de leur séance d'électrochocs, si elle dotait tous les
établissements scolaires de la maternelle à l'université de
défibrillateurs modernes permettant d'administrer un ou plusieurs
électrochocs dans la minute qui suit la commission d'une erreur
imputable à la dyslexie, ma conviction intime est que nous vivrions
dans un monde moins violent.
Pour la suite, c'est
ouvert, je n'ai pas encore trouvé la fin. J'aimerais faire un happy
end, mais j'ai aussi une grosse envie de finir par un film de
tribunal. Ce que j'appelle un film de tribunal, c'est un film où
tout se dénoue au tribunal avec des avocats qui font monter à la
barre des témoins qui balancent tout, et le procureur qui voit ses
réquisitions s'effondrer et tente d'empêcher les témoins de parler
en lançant des « Objections, votre honneur », et le juge
qui plisse les yeux en faisant « Objection acceptée » à
trois reprises et puis finalement qui fait « Objection
refusée » en insistant vachement sur le « refusée »
pour qu'on comprenne que le procureur, qui est vraiment une tête à
claques, parce que c'est pas parce que t'as fait 20 ans de droit et
que tu parles au nom de toute la France que t'as le droit de mépriser
les petites gens comme ça, qu'on comprenne que le procureur ça
faisait un moment qu'il avait envie de lui faire faire fermer sa
gueule de rat, mais que quand t'es juge tu suis les règles alors tu
fais pas exactement ce que tu veux, même si t'es un être humain.
Comme les nains quoi.
Voilà, c'est mon
projet, mais à partir de maintenant, c'est aussi un peu le vôtre,
non ?
Assistante sociale
tu perds ton sang froid
Repense à toutes
ces années de service
Assistante sociale,
bientôt des années de sévices
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