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Les écrivains voyageurs


Je hais les voyages disait Claude Lévy-Strauss, c’est même la première phrase de son bouquin Tristes tropiques, un titre qui ne donne d’ailleurs pas spécialement envie de barouder, comme quoi au moins le gars Claude il était plutôt cohérent.
Un bon point pour lui.
A mon avis, il y pire encore que les voyages. Il y a les écrivains-voyageurs, c’est comme ça qu’on les appelle quand on les reçoit dans des émissions ou quand on leur brosse le portrait dans un journal.
Ecrivain-voyageur ça veut dire que le gars ( c’est plutôt des gars en effet, à se demander si se sont plutôt les hommes qui ont des trucs à se prouver en entreprenant des voyages idiots ou si ce sont plutôt les filles qui dans l’ensemble sont dépourvues d’ambitions littéraires, la question est posée) il se prend un billet d’avion sur Opodo et il part vivre 6 mois sous les cocotiers et après il revient tout bronzé avec un bouquin écolo-poético-philosophique intitulé à la rencontre des derniers Papous pas papas où il te raconte par le menu son périple de son bungalow au tiki-bar 20m, du tiki-bar à la plage re-20m, retour au tiki-bar parce qu’en fait l’eau est trop chaude, sieste dans le hamac à 20 m du tiki-bar pour digérer les 3 cocktails au rhum, puis retour à la plage pour se réveiller mais oh ! merde, comment est-ce possible, en chemin j’ai glissé sur une noix de coco à demi-enterrée dans le sable et je me suis foulé la cheville et puis j’ai fait une réaction allergique à la crème solaire, j’ai du rester coincé dans le bungalow pendant 3 jours, il faisait une chaleur épouvantable… Un véritable récit d’initiation !

En gros, parmi les écrivains-voyageurs, on peut reconnaître 2 familles : y’a ceux qui partent du point A ( en général la maison ) et vont au point B et y restent. Ça c’est les contemplatifs, c’est les pires, ça ne voyage pas beaucoup, du coup ça a tout son temps pour écrire un ramassis de conneries.

Surtout quand ça va s’enfermer dans un monastère cistercien où tous les moines ont fait vœu de silence ou dans une cabane perdue au fond de la forêt Sibérienne, comme mon copain Sylvain Tesson. Là, ça expérimente le froid et la solitude ( super-important ça la solitude ), ça fait ami-ami avec un renard polaire ou un ours somnambule, ça se trafique un alambic de fortune avec 3 boîtes de conserves et des vieux stylos-bics, ça se prend des muflées à l’alcool de navets, et on finit par se prendre pour un chaman parce qu’on est entré en connexion avec l’esprit du samovar. Ou alors ça échange 3 mots avec la voisine yakoute qui habite à deux journées de marche de la cabane et là tout le talent de l’écrivain-voyageur consiste à te faire sentir à toi lecteur à quel point l’intensité de ces 3 mots dépasse de loin celle de toutes les conversations que tu as eues depuis un mois avec n’importe quel être humain.

L’autre famille d’écrivains-voyageurs, c’est ceux qui te racontent leur voyage du point A au point B.
Du coup, on s’emmerde un peu moins, le gars avance, rencontre des gens, typiques les gens. Ce genre de voyages est souvent lié à un moyen de transports en particulier. A ce niveau, je crois qu’on les a tous eus : la voiture, le bateau, bus, avion, vélo, aviron, bouée gonflable, rollers, trottinette, radeau. On peut même combiner, c’est la fête.

Evidemment, le plus simple dans cette famille, c’est les randonneurs au long cours. Y’en a qui décident, comme mon gars Bernard Ollivier, la retraite venue, de se lancer pour voir si il en reste encore un peu sous la semelle. On commence facile, de Venise à l’est de la Turquie, l’année suivante on se tape les déserts iraniens et l’Afghanistan et on finit à pied par la Chine, ce qui n’est pas évident, tout le monde le sait. Pendant son périple, mon gars Bernard fait ami-ami avec une amibe, il expérimente les crampes et la solitude, il affronte les terribles kangals, les féroces chiens-bergers de l’est de la Turquie. Et quand il en a marre de se faire bouffer les mollets, il se pose le cul dans l’herbe. Ou il va poser culotte dans un coin. C’est joli non, poser culotte ?

Y’en a d’autres comme mon gars Moitessier qui adorent les coquilles de noix. Alors on se trouve une bonne coquille de noix si possible un peu rafistolée et on se fait une traversée de l’Atlantique, de l’Océan Indien ou pourquoi pas un tour du monde. C’est ce qu’il a fait mon gars Moitessier, il s’est engagé pour une course autour du monde et puis au moment de rentrer au pays retrouver sa femme et ses gosses, il s’est dit que ça le faisait bien chier tout ça et il est reparti pour un deuxième tour du monde. Il s’est dit la Françoise est compréhensive et comme on est en 68, elle a de quoi s’occuper. Et comme le gars n’est pas complètement insensible, il a roulé un billet doux dans une boîte de péloche photo vide et avec son lance-pierre, il l’a expédiée sur un gros bateau de pêche qui passait par là et hop, ça te fait une carte-postale à bas coup.
Dans ce cas, le gars sur sa coquille de noix, il te raconte les tempêtes, les calme-plat, les moments où il a le moral dans les chaussettes. Il expérimente la solitude évidemment, il apprend à parler le raie-manta, il devient pote avec une mouette qui au dernier moment, lui confie, des larmes dans les yeux, son œuf, tiens Bernard, j’ai confiance en toi, élève cet enfant comme le tien, moi je suis atteinte d’un lymphome très rare. Adieu Bernard !
Bien-sûr, la nuit mon gars Bernard voit la Croix du Sud et toi, tu as trop envie d’y être et après il te raconte le passage du Cap Horn, et là, t’as plus envie du tout.
Alors Moitessier je l’aime bien parce que c’est un gros hippie et qu’il a donné tous les droits de son bouquin au pape pour qu’il change le monde. Et ça c’est quand même fendard. Et puis il est mort, et on est toujours plus conciliant avec les morts. Sauf avec Adolphe Thiers, lui je l’aurais bien envoyé faire un petit reportage en Guyanne. Il aurait fait copain-copain avec les moustiques, tout ça, tout ça...

Y’en a d’autres qui partent à plusieurs comme mon gars Bouvier et son copain Vernet. La route de la soie à nouveau mais en bagnole cette fois, en Fiat Topolino pour être précis. Le titre du bouquin c’est l’Usage du Monde. Tout un programme. Et pas prétentieux avec ça ! On est en 53, on commence le voyage en Yougoslavie et on termine en Inde. A la fin, le gars Bouvier se retrouve tout seul comme un con parce son pote est parti se marier à Ceylan. Au moins, ça va lui permettre d’expérimenter la solitude parce que forcément à deux, c’est un peu de la triche.
Donc oui mon gars Bouvier se retrouve gros-Jean comme devant et surtout toi, tu apprends aux 3/4 du récit, alors que tu as l’impression qu’il écrit au fil du voyage, d’ailleurs c’est ce qu’il te dit, eh bien aux 3/4 du bouquin, tu apprends que son manuscrit se retrouve à la décharge et qu’avec son pote, ils passent une journée, à la fouiller, cette décharge, en Inde par 45 degrés à l’ombre, je te laisse imaginer le tableau, avant de se résoudre : le papier est tellement rare qu’il a du être conservé pour être réutilisé. Et là, pendant un moment, tu as beau l’aimer le gars Bouvier, qui est considéré comme le chantre des écrivains-voyageurs, là, à ce moment-là, tu te demandes si le gars s’est pas un peu foutu de ta gueule. Parce que son récit t’as plus, donc tu voudrais qu’il soit vrai. Un peu comme avec dieu, vu que t’y crois, t’as envie qu’il existe .

Et là tu repenses à mon gars Cendrars avec sa prose du Transsibérien, et quand on lui demande si il l’a vraiment fait ce voyage, il te répond : « quelle importance puisque vous y avez cru ! ». Et il a raison le con. En même temps, vu que son texte on y comprend rien et qu’on le lit pas, tout le monde s’en fout que ce soit vrai ou non.
D’ailleurs, pour revenir à Bouvier, à la fin de L’usage du monde, il te raconte qu’une fois rentré chez lui, en Suisse ( ne riez pas, ça n’explique pas tout ), il essaye péniblement, entre deux crises de malaria, d’écrire, puis 6 ans plus tard, toujours en Suisse ( comme quoi le bon air de la montagne ça ne marche pas avec tout le monde ) de le terminer, son foutu bouquin, et il en est incapable. Il est complètement dans les choux, malade, déprimé, alcoolique.
Eh ben voilà, prends ça Bouvier, bien fait pour ta gueule. T’avais qu’à pas mentir !

Finalement, le gros problème avec les écrivains-voyageurs de la première catégorie comme de la seconde, au-delà du voyage en lui-même qui n’a bien souvent aucun intérêt, c’est qu’ils reviennent.
Et bien-sûr, à peine rentrés, ça file au festival Etonnants voyageurs de St Malo pour rencontrer les collègues :
- Alors t’as fait le Bélize cette année ?
- Ah non, la Mongolie en yack et toi, t’as fait quoi ?
- Moi, l’Australie à dos de kangourou, c’était top, et dans dix jours, je repars pour faire la Bolivie en chaise roulante.

Et ensuite, ça débarque sur les plateaux de radio ou de télé te dire à toi qui prépare tes bagages pour la Sicile ou les Seychelles, que le tourisme de masse est une catastrophe pour la planète, que le bonheur est dans le détachement des biens matériels ( achetez mon bouquin ), que ça ne fait pas de politique non, mais quand même si on prend un peu la peine de regarder l’état du monde on s’aperçoit vite que les français sont des sacrés privilégiés et que Macron est vraiment un chic type ( achetez mon bouquin ), que ça n’a de leçon à donner à personne, surtout pas ( achetez mon bouquin ), mais quand même la déforestation, la 6ème extinction de masse, les bébés orang-outans, la surconsommation ( achetez mon bouquin ) et te dire que ta vie est remplie de choses futiles et vaines, qu’on vit très bien sans Mc DO et sans canal sat, y’a qu’à regarder les dernières tribus amazoniennes ( il reste encore 200 individus et ils ont tellement à nous apprendre sur nous-mêmes ).

Bref, les écrivains-voyageurs sont des connards. Qu’on les pendouille immédiatement et qu’on file leurs droits d’auteurs au pape.

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