Ça
sent la mouise, ça sent la loose, ça sent le clébard mouillé, ça
pue, ça schlingue, c’est moche, c’est crade. Le temps d’hier,
de la pluie, aujourd’hui, de la pluie, demain, devinez. J’ai
envie de crever. En plus j’ai un rhume, c’est horrible, je veux
mourir. Je déteste les rhumes, je déteste la pluie, ça fait trois
mois qu’il pleut tous les jours, j’en ai ma claque.
Allez
je vais boire un coup.
C’est
pas la joie en ce moment. Au début c’était juste un petit coup de
mou entre deux tournées de conférences, la fatigue des hôtels
miteux comme des croisières où ne s’amuse plus depuis longtemps.
Ensuite, une petite fatigue hivernale. Et maintenant, c’est le
printemps, ça devrait aller mieux, ben objectivement, ça va pire.
J’ai
envie de crever comme un rat au fond d’une soute à mazout.
Résultat, j’ai pris des mauvaises habitudes, je picole dès que je
suis debout. Avant, j’attendais l’apéro de midi, je me préparais
soigneusement un ptit Mint Julep, j’me mettais un ptit Al Green. Au
deuxième verre, je mettais un Elvis de la grande époque genre
Burning Love ou Suspicious Mind, je faisais quelques pas de danse,
j’étais bien. Après j’écoutais Etta James ou Kool and the
Gang. Je me faisais à manger même. J’invitais des filles,
parfois, quand j’étais pas trop bourré.
Aujourd’hui,
je me lève la tête dans le cul à 11h-midi, je mets du Lionel
Richie ou du Barry White, au niveau amour de la soul, tu prends
cher. D’ailleurs ça me fait marrer d’écouter de la merde, au
moins c’est drôle. Et puis le Mint Julep, j’ai trouvé une
nouvelle technique, j’achète des bonbonnes de 3l de whisky et je
mets la menthe directement dedans. Au petit déj, je mets du sucre
mais au bout d’un moment ça m’écoeure.
Après
je continue à picoler en regardant un bon film genre Nuit et
Brouillard, je le regarde en allemand, ça fait plus authentique. En
fin de journée, si j’ai un regain de forme, je fais la boom sur du
Claude François, mais depuis quelques temps, j’ai moins la pêche.
D’ailleurs
ça doit se voir puisque ma voisine du 2ème n’arrête pas de me
faire des commentaires comme « Oh là, monsieur Farthes, ça ne
va pas fort en ce moment hein ? C’est la pluie hein ?
Remarquez moi-aussi ça me pèse ! » qu’elle me dit. Et
comme elle y voit clair la vieille, elle me dit : « Dites
monsieur Farthes, vous prenez soin de vous au moins, faut vous faire
des bons ptits plats et puis sortir aussi, ça fait du bien de
sortir. Là je vais à mon club de danse de salon, vous voulez
m’accompagner ? Sûr ? Elle m’regarde dans les yeux.
Vous ne buvez pas trop au moins ? Voulez-vous que je vous monte un
reste de blanquette ? »
Elle
a raison la vieille bique, faut que je fasse quelque chose sinon je
vais vraiment crever comme une merde.
Je
prends rendez-vous chez mon doc.
Il
est sympa ce doc mais il prend tout à la légère. Je lui raconte
que je suis au fond du trou et il lui il blague : vous savez ce
que prend un éléphant qui entre dans un bar monsieur Farthes ?
Je donne ma langue au chat. Beaucoup de place qu’il me répond en
se tapant la cuisse.
Il
prend ma tension, me palpe, me trouve trop gras, me conseille de
faire de l’exercice, me file une adresse. Au moment de partir, j’en
remets une couche, histoire de bien me faire comprendre :
écoutez doc, j’me sens comme un vieux pneu dégonflé abandonné
au fond du port. Tout sourire, il me tape sur l’épaule, allons mon
vieux Farthes, vous n’allez pas nous faire une ptite déprime.
Au
retour, je passe à la pharmacie et je prends quelques boîtes de
Prozac pour agrémenter le Mint Julep.
Le
lendemain, la voisine me réveille. J’ai la tête en vrac, la
bouche pâteuse, je suis en calbut comme un con, la brioche à l’air
et elle, toute pimpante, m’apporte un navarin d’agneau, un plat
de printemps avec des navets et des petits pois nouveaux. Ça a l’air
bon, moi j’ai la gerbe.
Est-ce
que c’est le navarin ou le mélange Mint Julep-Prozac ou le mélange
navarin-Mint Julep-Prozac ou peut-être que tout simplement je
m’effondre pour de vrai, je perds la boule, mais ce matin je note
deux symptômes inédits :
1)
je perds mes cheveux derrière les oreilles
2)
je m’aperçois que je ne peux plus baisser la tête. Je suis obligé
de me baisser tout entier et du coup, ça me file des vertiges.
Je
tombe dans le canapé comme une merde, je chante du Franck Alamo.
C’est la fin.
Visite
de Nana. Elle me dit qu’elle n’en peux plus de m’attendre,
qu’elle part en Grèce se ressourcer, que je sais où la joindre si
je veux, qu’elle sait que je n’en ferai rien, que je suis faible
et lâche, qu’elle m’a aimé longtemps pour mes défauts mais que
là elle n’en peux plus, on n’a qu’une vie et on ne peux pas
changer ceux qui ne savent pas se changer eux-mêmes.
Au
moment de partir, elle m’embrasse sur la joue et pose sa main sur
mon gros bide. « Arrête de boire Roland, et fait du sport. »
Ce
matin j’ai appelé le numéro que m’a donné le doc. Rendez-vous
à 14h pour faire de l’exercice.
En
sortant, je m’arrête chez Michel, le bar en-dessous de chez moi.
-
Tiens, te v’là toi me dit Edmond, planté devant son ptit blanc !
-
Ben ça alors, ça fait longtemps qu’on a pas vu ta sale gueule
Roland ! Tu bois quoi ?
J’ai
pris un verre de blanc comme les autres, puis un autre parce que ça
faisait une paye qu’on s’était pas vu. Au 3ème verre, je
m’épanche.
-
Toi Michel t’en as vu des vertes et des pas mûres ? Comment
tu fais quand c’est vraiment la merde ?
Michel
me regarde, tout sérieux d’un coup :
-
Ben, t’as qu’à t’en foutre et il me remet la ptite sœur.
De
ptite sœur en ptite sœur, on est arrivé à la nuit. Je ne suis pas
allé à mon rencard mais j’ai quand même fait un peu de sport :
j’ai remonté l’escalier à quatre pattes.
Deux
jours plus tard, je rappelle la salle de sport. Je file sans passer
chez Michel. J’arrête de boire, je perds du bide, j’arrête de
boire, je perds du bide…
En
fait c’est pas une salle de sport. C’est une piscine. Bon, pas
grave, on me prête un maillot. A fleurs. Ok, pas grave, je suis
motivé, je suis là pour perdre du bide.
Dans
l’eau, j’me retrouve entouré de mamies, maillots roses ou
violets, à franges, à volants tout est permis. Elles ont des
bonnets et des sourires jusqu’aux oreilles les vieilles, ça jacte
dans tous les sens, c’est pas croyable. Y’en a une qui
s’accroche à moi et me secoue. Merde ! La voisine au
navarin ! Elle me présente à ses copines, elle est aux anges.
- Tu
vas voir ( ça y est, elle me tutoie la vieille ), Philippe est
formidable !
Philippe
arrive, bronzé, abdos, sourire, bandana, micro et c’est parti. En
fait on ne nage pas, c’est de l’aquagym. Toutes les mamies et
moi, on fait des mouvements ridicules dans l’eau, avec le Philippe
au bord qui gueule dans son micro sur fond de ABBA.
Au
bout de 5 min, j’ai des crampes partout. Je m’accroche. Les
vieilles crient comme des gamines de 15 ans. Moi j’ai le palpitant
en rut. Mais je m’accroche, je suis pas venu pour rien.
A un
moment, il faut s’allonger sur le dos et contracter le périnée.
C’est le moment que je choisis pour m’évanouir.
Je
me réveille dans le canapé de mon appart, en calbut pour ne pas
changer. Y’a beaucoup de bruit dans cet appart, c’est nouveau.
J’ai un peu la gueule de bois mais pour une fois ce n’est pas à
cause du whisky. Quand je me lève du canapé, ça crie de joie dans
tous les sens. Tout le gang des vieilles de l’aquagym est là on
dirait, Philippe aussi, mon sauveur m’apprend-on. Et le doc, et les
copains du bar. Ca braille, ça se coupe la parole, l’apéro est
bien entamé visiblement. Les mamies miment à n’en plus finir mon
évanouissement et le plongeon du beau Philippe. Lui me sourit,
serein :
-
Comment ça va mon vieux ?
-
Pas très frais mais ça va. Merci je rajoute.
Il
me tape dans le dos.
-
T’en fais pas Roland. Tu veux boire un truc ?
Ma
voisine au navarin s’approche. Elle et Philippe s’enlacent, ils
s’embrassent.
Elle
me regarde :
-
Philippe m’a demandé en mariage. Vous voulez être notre témoin ?
Ils
me regardent tous les deux avec des yeux pleins d’étoiles et de
bonheur.
Je
viens de m’évanouir dans une piscine, je suis en calbut devant
deux futurs mariés, un de 50 piges, l’autre plutôt sur les 65-70,
qui me regardent tous les deux avec des yeux de gamins, attendant que
je sois leur témoin.
- Ok
je dis. Avec plaisir.
Plus
tard dans la soirée, habillé, je me sers une bière dans le frigo.
A
côté de moi, y’a le doc qui raconte une vieille blague pourrie à
3 vieilles du gang de l’aquagym.
C’est
l’histoire d’une vieille qui vient voir son doc parce qu’elle a
des orgasmes tout le temps.
Le
doc l’examine et lui dit qu’elle a un furoncle sur le clitoris.
La vieille trouve ça dégueulasse mais en même temps elle est
rassurée de savoir. Alors le doc lui dit que pour les orgasmes, ce
n’est pas à cause du furoncle mais à cause du vers qui tourne
autour. Et mon doc de faire le geste du ver qui tourne avec sa main.
Les vieilles éclatent de rire comme des gamines et moi aussi ça me
fait marrer.
Y en
a une qui me regarde :
-
J’aime bien quand vous rigolez monsieur Farthes !
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